[conférence] Meirieu: Plaisir d'apprendre, plaisir d'enseigner
Différente non pas seulement parce que je suis quelqu'un d'autre, parce qu'à ce titre toutes les façons d'enseigner sont différentes, mais aussi de façon presque viscérale dans tous les aspects du métier.
Pourtant nous avons tous le même programme, les mêmes objectifs de fin d'année à évaluer, les mêmes matières... mais la liberté pédagogique n'est pas uniquement la liberté d'être un humain différent, avec une sensibilité et une vision du monde différentes. Elle permet bien plus qu'une simple interprétation de supports communs.
À mes débuts, je pensais qu'il s'agissait peut-être une différence de niveau, je débutais, je tâtonnais, cela me semblait normal. Et pourtant même par rapport à mes collègues de promotion, je leur sentais une aisance que je ne parvenais pas à avoir par rapport à la construction des séances et à l'utilisation des supports.
J'avais toujours l'impression de manquer quelque chose. J'avais toujours l'impression qu'eux aussi manquaient quelque chose et je n'arrivais pas à m'ôter ce quelque chose de la tête sans parvenir à le définir. La principale différence entre eux et moi à cette époque, c'est sans doute qu'ils arrivaient à se concentrer sur ce qu'ils avaient au lieu de chercher ce qu'ils n'avaient pas et se trouvaient je pense, à ce titre, dans une situation de plus grande efficacité que moi.
En quoi ma façon d'enseigner me semble-t-elle différente?
Différente entre autres parce que je n'utilise pas les mêmes supports ou pas de la même façon, parce que je ne propose pas les mêmes approches, parce que je ne me concentre pas sur les mêmes détails et que je n'évalue pas de la même façon.
Différente parce que ce que j'ai en tête, ce n'est pas seulement la réalisation du programme de l'année mais ce que je peux apporter au développement de cet adulte en devenir qui est en face de moi et que l'on m'a confié pour quelques heures par jour pendant un jour, une semaine ou toute un année.
Qu'est-ce qu'il se joue entre cet enfant et l'école auquel je puisse ajouter quelque chose de positif? Est-ce que je peux faire découvrir quelque chose à cet enfant? Quelque chose de lui, de l'univers, de sa place, de ses envies, de ses possibles? Est-ce que je peux lui permettre de trouver son plaisir, de se sentir bien ici et maintenant, d'avoir envie de revenir, d'avoir envie de réutiliser ce qu'il apprend ici pour son propre compte? Qu'est-ce que je peux valoriser, encourager, ouvrir? Qu'est-ce que je peux faire comme différence?
Je prends toujours une situation difficile en classe comme un défi personnel. Et si je n'arrive pas à le relever avec succès pour cette fois, je reste convaincue que la réflexion que je mène me permettra de succéder une des fois prochaines.
Mon métier me passionne. Ce n'est qu'une passion parmi de nombreuses autres, mais je suis vraiment heureuse, jour après jour, d'avoir la chance d'exercer ce métier et j'apprends beaucoup en vivant la classe comme en la préparant ou en faisant le bilan de ce qu'il s'est accompli. Je me sens vraiment à ma place dans mon métier et pourtant, quand je me retrouve avec des collègues, le plus souvent, j'ai l'impression d'être étrangère à leur métier.
Cette différence me préoccupe parce que j'ai besoin de me placer aussi par rapport à eux, de trouver des affinités professionnelles dans mon entourage ou même grâce à internet pour ajouter au plaisir du défi relevé celui de l'échange humain si nécessaire à notre condition d'animal social.
Je me suis tournée vers les pédagogies alternatives, j'ai largement exploré celles qui m'attiraient le plus sans me retrouver complètement dans aucune, bricolant au fil de ma route en empruntant ici et là ce que j'ai l'audace d'appeler ma propre pédagogie.
Dans mon quotidien professionnel, il y a régulièrement des choses qui me choquent dans les discours que j'entends ou dans les actes professionnels auxquels j'assiste.
Je ne parviens pas à m'identifier à celui qui tire un enfant par l'oreille, à celle qui dit à un enfant qu'il doit faire parce que ce n'est pas lui qui choisit son travail, à celui qui punit ou encore à celle qui met des étiquettes comme «gentil» ou «méchant», qui plus est de façon directe en apostrophant l'intéressé.
Je me demande constamment à quoi sert l'école, ce qu'elle peut apporter à chaque enfant, ce que le système français a de spécifique et qu'il doit garder, ce qu'il peut emprunter aux autres systèmes et aux autres cultures dans l'intérêt de l'enfant et des familles.
Et quand j'essaie d'en parler, j'obtiens en général de l'ignorance feinte, au pire des moqueries, au mieux des réponses du type «si on commence à se préoccuper de ça, on n'a pas fini.»
Je revérifie les objectifs attendus par ma hiérarchie en fin d'année, je ne trouve pas de différence entre ce que l'on attend de moi et le travail que je fais et pourtant je sais (et l'on me dit) que c'est différent.
Nous sommes à la fin d'une année scolaire. J'ai eu l'opportunité de passer les derniers mois dans la même classe et je me suis permise une liberté pédagogique quasi totale pour la première fois depuis longtemps. Je suis contente des résultats que j'obtiens mais, là encore, je me rends compte que ce à quoi j'attache de l'importance est radicalement différent des exigences de mes collègues dans leur propre classe.
Et pourtant, nous suivons le même programme.
Cette conférence de Philippe Meirieu m'aide à me tenir bien droite dans mes bottes et d'avoir confiance en ma vision personnelle de l'école. Je ne sais pas si cette vision est effectivement différente de celle de mes collègues, mais je sais que ce qu'il avance dans cette conférence est exactement ma façon de voir mon métier. Il présente comme importants les objectifs qui me préoccupent. Il me donne des mots pour échanger sur ma pratique et pour avancer dans mes recherches. Enfin, il rend clair les paradoxes qui me préoccupaient et me permet ainsi d'aller plus loin dans ma démarche pédagogique consciente.
Si vous, lecteur, êtes en lien direct ou indirect avec des enfants, je vous conseille vivement le visionnage de cette conférence. Elle permet de comprendre à la fois l'histoire de la pédagogie et les problématiques actuelles, elle permet à la fois de donner sens au désarroi qui nous assaille et de trouver des solutions pour y répondre.