[Journal] Vert de Terre
J'ai appris quelques chants d'oiseaux, découvert une nouvelle rivière (magnifique et réputée pour sa faune protégée), des recoins inconnus de parcs que je pensais connaître et tout un réseau intriqué de chemins qui serpentent de l'un à l'autre tout autour de mon agglomération.
J'ai découvert des sentiers qui passent sous l'autoroute, d'autres qui longent un mini-torrent de bord de route en remontant la colline (exactement comme au Japon! au pied du Mont Hiei), une mare en cours d'eutrophisation où nagent des carpes koi (paraît-il) que l'on voit vraiment bien au milieu des herbes qui tapissent le fond. Près de la mare, l'ombre d'un arbre, un banc de pierre; un coin de paradis loin du bruit. En compagnie de gens qui partagent les mêmes envies de nature et de calme, les mêmes réflexions sur le bonheur, je me sens entourée.
J'ai rencontré des gens faisant partie d'associations très diverses, les coteaux de Ludres (qui font paître des animaux dans les parcelles à défricher), l'abeille Lorraine, Floraine (les botanistes), LPO et d'autres encore, tous membres du réseau «Flore 54» (défense de l'environnement) ainsi qu'une chargée de projets agricoles et de l'environnement et trois jeunes femmes venues de loin en service civique ici pour six mois.
Je n'ai pas aimé que par ego ne supportant pas la frustration, notre second guide nous fasse déborder de l'horaire prévu. Dépassement de presque deux heures, jusqu'au quasi-zénith, qui plus est. Je n'avais pas assez d'eau et je mourais de faim, le soleil était devenu très fort malgré crème solaire (écran total) et casquette.
Heureusement, j'ai fini par penser à mon ombrelle. J'ai commencé à manger en chemin, avant la pause déjeuner (à 14H!!! balade commencée à 8h45, quasi non stop, allure assez franche, ouin). La prochaine fois... je prendrai sans doute deux bouteilles d'eau. Et une carte. Je m'arrêterai quand je me sentirai fatiguée et je rentrerai.
J'ai mal partout et j'ai les oreilles qui bourdonnent. J'ai repris le sport depuis quelques semaines (heureusement!) mais c'était quand même trop pour moi. Trop de soleil (aaaah mon ombrelle... dans mon sac!), trop de tension (j'avais envie de m'étirer et de courir pour lâcher mes mollets, eux qui préfèrent découvrir nonchalamment insectes et fleurs, nuages et lumières le long du chemin tranquille), trop d'informations (reçues des guides et des échanges avec les autres participants)... j'étais en surcharge cognitive dès 11h du matin.
En plus j'ai dû parler de Mensa. Personne ne me pose de questions sur mon sac à dos, d'habitude. Il aurait pu choisir ma casquette des Petits Débrouillards... Comme c'est une question qui est encore assez personnelle et pas simple, c'est fatigant d'y répondre. Puis j'ai fait la conversation au lieu de me reposer et de me concentrer sur le paysage. C'était intéressant. C'était trop pour moi. La moitié m'aurait suffi.
J'ai réussi à arrêter d'écouter quand j'étais saturée. Cela m'a évité d'ajouter la souffrance mentale à la souffrance physique de déshydratation sévère. J'ai réussi à aller à l'ombre même quand tout le monde écoutait au soleil les explications du guide indifférent à nos difficultés (puis j'ai été imitée). Je n'ai pas réussi à me concentrer sur le trajet et les découvertes nature qui m'entouraient après les deux premières heures. Mais j'ai réussi pendant les deux premières heures. J'ai réussi à m'asseoir quand j'étais fatiguée quand tout le monde écoutait debout (puis j'ai été imitée). J'ai réussi à me poser par terre et à fermer les yeux quand tout le monde mettait la table (puis j'ai été imitée), à aller m'asseoir par terre parce que je n'aimais pas être sur un banc (j'ai imité), à garder le contact avec les conversations des nouveaux amis et à rentrer en voiture.
Je pense que j'aime la balance (la mesure?). Un peu de ci, intensément, un peu de ça, intensément, un peu de repos, intensément. Je n'ose pas encore mettre mes bouchons d'oreille quand les gens parlent trop fort. Il faudrait pourtant, il n'y a pas de raison, je les entends parfaitement même en me protégeant.
La prochaine fois que j'irai sur ces sentiers, je pourrai faire les tours et les pauses que je voudrai.
Je ne regrette pas. Je rencontre enfin des gens qui partagent ma notion de la culture et mes centres d'intérêt. Un professeur de géographie passionnant, par exemple. Tout le monde parle sans accent régional et presque tout le temps en français correct et calme. Tout le monde s'écoute et se respecte, cherche à partager comme à découvrir. Je n'étais pas seule au milieu du groupe. C'est une incroyable respiration.
Je vais me faire un massage, une tisane et hop, au lit, avec des images plein la tête. Bonheur.
Je me rends compte que j'ai accéléré. Le temps change autour de moi. Je suis plus efficace. L'espace a changé aussi. Il s'est stabilisé. J'ai ma place à moi. J'ai une perspective, une distance, je peux bouger. C'est ma troisième renaissance. C'est un bon chiffre, trois. Les autres chiffres aussi sont bons, c'est vrai.
Cette fois je ne change rien, pourtant tout change. Les pièces du puzzle se soudent et l'image se forme. Je suis devenue moi. Entière. En mouvement. À mon rythme. Je me sens bien. Je peux affronter les épreuves calmement, les unes après les autres, avec peur parfois mais sans angoisse. Je décide, je rencontre, je reçois. Je demande aussi. J'évolue. Je savoure.
J'ai trouvé la ligne de base qui sert à marcher, à courir même, dans le dernier épisode d'Évangelion. Je crée mon univers avec les choses, les idées et les gens que j'aime. Je ne souffre pas quand ceux qui ne m'intéressent pas en disparaissent. Délice.